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BREVE HISTOIRE DE L'OBSERVATION DE LA NATURE

 

Quand on n'avait pas besoin de jumelles

 

L'observation de la nature est aussi vieille que l'homme lui-même. Il suffit de voir l'extraordinaire qualité des peintures rupestres - dont les plus anciennes remontent à 30.000 ans - pour se convaincre que nos ancêtres chasseurs-cueilleurs avaient acquis une perception extrêmement précise des animaux qui les entouraient. Il est probable qu'à l'époque paléolithique, la proximité était grande entre l'homme et ses proies, ses prédateurs ou simplement ses voisins animaux.  
La mauvaise réputation de notre espèce qui met en fuite tout animal sensé (le dodo, le grand pingouin ou la rhytine de Steller ne me contrediront pas...) ne s'était pas encore répandue car la densité humaine était très faible (elle n'augmentera réellement qu'avec le passage aux pratiques d'agriculture et d'élevage, il y a une 10aine de milliers d'années : le néolithique). L'homme s'intéressait d'autre part beaucoup à la nature car elle était son quotidien et il en faisait partie intégrante.


Lascaux : ils savaient observer sans jumelles et dessiner sans ordinateur...

Loin des yeux, loin du coeur

 

2000 ans avant J-C, les premières mentions d'observations ornithologiques pertinentes se retrouvent dans l'art et la littérature en Chine et en Inde.
Au 4ème siècle avant J-C, le Grec Aristote compile les connaissances naturalistes de son temps, mais il se base plus sur ses réflexions et ce qu'on lui raconte que sur ce qu'il a réellement observé.  Il n'y a pas encore de démarche scientifique liée à l'observation, à l'expérience, à la vérification. Ainsi, pour expliquer les migrations, suppose-t-il que les rougequeues se transforment en rougegorges, et que les hirondelles passent l'hiver enfouies dans la vase des étangs. Astucieux... mais faux !

L'homme est devenu bien plus nombreux sur Terre, les animaux ont appris à le craindre et le fuient, et sa manière de vivre l'écarte progressivement du contact étroit qu'il avait avec la nature. Les observations deviennent de ce fait de moins en moins faciles.

Le premier véritable naturaliste est le Romain Pline l'Ancien, au 1er siècle. Son intérêt pour la nature est vif mais, comme Aristote, il compile des faits qu'on lui rapporte sans en vérifier l'exactitude.

Le monde antique représente peu les animaux sauvages. Ce sont les êtres mythologiques, ou éventuellement les grands mammifères, objets des chasses royales, qui ont la cote.

Le Moyen-âge revisitera dans tous les sens l'œuvre des Anciens, en sciences naturelles comme dans le reste, apportant peu de nouveautés concrètes. On parle, on écrit mais on n'observe pas, et les représentations des espèces sauvages sont souvent très éloignées de la réalité. Citons quand même les travaux ornithologiques de l'Empereur du Saint-Empire Frederik II (1194-1250) qui présentent de bonnes illustrations et organisent une classification écologique des oiseaux selon leur alimentation et leur habitat.


Au Moyen-âge, de bonnes jumelles eussent été fort utiles...

Observer avec un fusil

 

A la Renaissance, l'intérêt pour les sciences et les connaissances en général est favorisé par le développement de l'imprimerie. Le physicien vénitien Galilée (1564-1642) introduit la méthode scientifique basée sur l'observation et l'expérimentation. Il participera au développement d'outils qui seront cruciaux pour l'observation de la nature : la lunette d'approche et le microscope.

Les 17è et 18è siècles connaissent des progrès notables en sciences naturelles et le suédois Linné (1707-1778) établit la première classification structurée du vivant. Mais les avancées concernent avant tout la géologie, les organismes microscopiques (le Hollandais Van Leeuwenhoek a fondé au 17ème siècle ce qui deviendra
la microbiologie), la botanique et l'entomologie, domaines où l'observation détaillée est plus facile.
Pour les oiseaux ou les mammifères, l'étude passe par la récolte d'exemplaires que l'on abat grâce aux armes à feu, perfectionn
ées au fil des guerres incessantes et devenues précises, efficaces et plus légères. Ils sont ensuite naturalisés pour être examinés par des spécialistes. Ainsi par exemple, les conclusions sur le mode de vie des oiseaux de paradis, dont les dépouilles expédiées en Europe étaient dépourvues de pattes, furent assez amusantes...

La curiosité envers la nature se développe avec les grands voyages d'exploration, comme par exemple celui qui mena Charles Darwin (1809-1882) à formuler sa fameuse théorie de l'évolution des espèces. La taxidermie est très en vogue, des musées fleurissent partout en Occident pour présenter les plus beaux exemplaires naturalisés des espèces collectés. De célèbres illustrateurs comme John-James Audubon (1785-1851) et John Gould (1804-1881) publient des dessins remarquables, mais toujours basés sur la représentation d'animaux empaillés. La publication de leurs œuvres jouera un rôle majeur dans l'intérêt du public pour la nature.

La lunette de Galilée, évolution de celle développée en 1608 par l'opticien hollandais Hans Lippershey, existe bel bien mais elle est peu pratique sur le terrain.  Ses performances optiques sont modestes, elle est fragile, sa luminosité est fort réduite et son champ de vision très étroit. Galilée en a fait une version double : les premières jumelles, dont le grossissement n'est que de 3x.
La meilleure option qu'ont les naturalistes pour examiner de près leurs sujets d'intérêt est donc de les abattre. Ils n'ont d'ailleurs en tête aucune préoccupation de conservation de la nature. Tuer ce que l'on veut observer est alors considéré comme tout "naturel" et beaucoup de naturalistes sont aussi chasseurs.


John Gould dessinait merveilleusement des oiseaux empaillés, comme ces nestors de Norfolk. Espèce éteinte...

L'intérêt de l'époque est plus de collecter des échantillons afin de dresser un inventaire de la nature que d'en observer le fonctionnement. Mais il existe cependant de notables exceptions, comme celle de l'Anglais Gilbert White (1720-1793), considéré comme le premier naturaliste réellement observateur et respectueux de la nature.

L'avènement des outils d'observation

 

En 1850, l'Italien Porro invente un système de prismes redresseurs (sans quoi l'image agrandie aurait la tête en bas) qui fait bien mieux que le système de lentilles de Galilée. Des jumelles à prismes de Porro sont toujours fabriquées aujourd'hui. Les premières "bonnes jumelles" qui commencent à apparaître sont lourdes et volumineuses, mais en 1905, l'Allemand Hensoldt crée un modèle compact à prismes en toit qu'il appelle "Dialyt". C'est l'ancêtre des jumelles actuelles.

Même si le développement des jumelles de vue se préoccupe surtout de leur usage militaire, le fait de disposer enfin d'instruments transportables et performants qui permettent de rapprocher optiquement ce que l'on observe suscite au 20ème siècle l'émergence progressive d'une science qui va donner naissance à un hobby populaire : l'ornithologie.


Des jumelles "de Galilée" de la fin du 19è siècle

Dès 1952, le Japonais Kowa lance une longue-vue terrestre révolutionnaire, compacte, robuste et munie d'un bon zoom. Parfaitement adaptée à l'usage sur le terrain, la Kowa TS1 connut durant 30 ans un immense succès qui fut renforcé par le rôle qu'elle joua durant les jeux olympiques de Tokyo en 1964. Elle resta longtemps la référence des ornithos qui voulaient déjà un outil plus puissant que leurs jumelles pour observer des oiseaux toujours moins nombreux et plus distants...

En 1963, Leitz sort des jumelles fantastiques, légères, pratiques, dotées d'une optique brillante : les Leitz Trinovid, basées sur des prismes en toit d'Uppendahl. Allait suivre la fameuse série des modèles Trinovid de la maison Leica (= LEitz CAmera). Zeiss, qui a entretemps absorbé l'inventeur Hensoldt, réagit à la vitesse  de l'éclair en lançant en 1964 ses Dialyt destinées à concurrencer les Trinovid et qui, elles aussi, firent une belle et longue carrière.
Les naturalistes disposent désormais d'excellents outils pour mener leurs observations sur le terrain.


Longue-vue terrestre de l'armée allemande en 1914 : transportabilité discutable...


La légendaire Kowa TS1 : 30 ans de succès !


Leitz Trinovid : premier chapitre d'un grand succès


Réponse du berger à la bergère : les Zeiss Dialyt

La suite, vous la connaissez...
Bien heureusement, l'observation de la nature fait aujourd'hui davantage appel aux jumelles, longues-vues et téléobjectifs qu'à la carabine ! L'arrivée d'instruments optiques pratiques et performants, tout en devenant économiques, a permis à l'observation de la nature de devenir le hobby ultra-populaire que nous connaissons. Grâce à cela, des dizaines de millions de personnes à travers le monde constituent un puissant groupe de pression pour limiter la destruction galopante des espèces sauvages et de leur milieu liée à notre mode de vie insoutenable.

Galilée, Porro, Leitz et Zeiss y sont pour quelque chose !

 
 
 
 
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